____Ainsi que le dirait le "héros" des Carnets du Sous-Sol : il faut que j'écrive, j'en ai besoin ; non pas écrire pour exprimer à quelqu'un ce que je ressens, non, mais écrire pour moi seul ; alors, ne sachant de quoi parler, je parlerai de moi-même, ce qui reste la chose de ce monde que je connais le mieux ( semblerait-il ).
____La comparaison avec ce "héros" s'arrête là. Je n'ai pas, malheureusement, assez d'acuité pour observer mon monde tel qu'il le fait avec le sien ( et, je l'espère, pas assez de cynisme non plus ). Quant à parler de moi, je ne me bornerai pas à, comme lui, raconter une anecdote édifiante de ma vie ; je parlerai plutôt de la seule chose dont je puisse parler avec passion ( La passion n'est-elle pas le moteur de l'existence ? Je ne sais plus qui a dit cela, peut-être bien Dostoïevski lui-même. ) : ce sont, précisément, mes deux passions profondes. Profondes, c'est-à-dire appartenant à ce que Gide appelle, chez les personnages de Dostoïevski, la "seconde couche de l'âme" : la couche "passionnelle", où se situent les passions réelles, presque inhérentes à la personnalité, et de là intemporelles à partir de leur conception. Pas la passion amoureuse donc ( il aurait aussi été possible d'en parler, mais ce n'aurait pas été réellement pour moi-même, j'aurais eu le dessin inavoué qu'une telle confession soit lue, tandis que ce n'est pas le cas ici ), ni une passion passagère comme j'en ai déjà eu beaucoup.
____Je disais donc, mes passions profondes sont au nombre de deux. D'ailleurs je me suis souvent demandé si deux était un nombre convenable. Ne pourrait-on pas croire que, si chacune de ces passions était si importante que je le dis, il ne pouvait n'y en avoir réellement qu'une, car en avoir deux signifierait diviser par deux mon intérêt ? Ou alors : deux passions seulement, ne serait-ce pas faire preuve d'un esprit limité, incapable de se focaliser avec un réel intérêt sur plus de deux sujets ? D'un autre côté, deux est un nombre magnifique : ni trop grand, ni trop petit, le seul nombre pair à être premier, il divise exactement la moitié des nombres entiers ( La moitié de l'infini, cela existe-t-il ? Je crois bien que Cantor a répondu oui à cette question, donc je vais me permettre de le faire également. ), il a une graphie splendide et une sonorité agréable dans toutes les langues que je connaisse. En réalité, ces questions futiles - il faut bien le dire - à propos du nombre de mes passions ont arrêté de se poser à moi il y a longtemps. Je sais que mon intérêt pour chacune d'elle n'est nullement flétri par l'autre, et que je n'aurais pas le temps et l'attention nécessaires pour une autre passion. De plus, que n'importe que le nombre des mes passions soit convenable ? Sur bien des points j'ai arrêté de me soucier des convenances ; à tort ou à raison, je ne me pose pas la question.
____Ainsi, nous en venons au fait - je me pardonne cette longue introduction inutile, mais si agréable à écrire -, il était temps : je commence à me demander si tout cela est vraiment utile ou non. Oui oui assurément ça l'est, puisque cela m'est agréable ( Hola, du calme mon cher ! Doit-on vivre selon l'agréable ? Héhé, ne comptez pas sur moi pour répondre oui, quoi que vous donnent à penser certaines de mes paroles ! ). Eh bien, je m'éloigne de nouveau du sujet. Je n'ai pas fini d'admirer les capacités de digression de l'esprit humain - et pas seulement grâce à cette chère professeure de philosophie -, en cela je rejoins pleinement la citation de Pouchkine que j'ai mise en épitaphe. Pouchkine, ah ! que je regrette de ne pouvoir lire ta poésie, apparemment intraduisible, de ne pouvoir en profiter pleinement ! Elle que l'on dit si légère, si fine... Bien sûr, il y a Eugène Onéguine : je n'ai jamais rien lu d'aussi léger, d'aussi facile à lire ; mais, fut-il en vers, c'est malgré tout un roman, je me doute bien que c'est encore très loin de tes plus beaux poèmes ; quel plaisir doit-on ressentir à leur lecture ! Oh, il faut que je me reprenne sérieusement, il est maintenant plus que temps d'arriver au sujet.
____De fait, l'évocation de Pouchkine ne fut pas si loin que ça de ma ligne directrice. Une des passions est en effet, comme quelqu'un qui me connait l'aura deviné ( Une telle personne existe-t-elle vraiment ? Je veux dire, quelqu'un qui me connait vraiment et me comprend ? Je me plais à penser que oui. ), je disais donc, une des passions est : Dostoïevski. Dorénavant, c'est bien lui seul, non pas la littérature russe du 19eme en général. Pas que je ne lise plus que Dostoïevski et que j'abandonne Tolstoï, Tourguéniev, Pouchkine et les autres. Mais il y a une telle différence entre lui et ces autres que l'amalgame n'est pas possible. Bon, je ne vais pas décrire par quelle révolution interne je suis arrivé à cette certitude, car je le sais assez bien pour ne pas avoir besoin de chercher à clarifier ma pensée en l'écrivant. Je préciserai ( Que notre monde manque de précision, dans tous ses apsects ! ) juste que je ne renie pas, loin de là, la valeur de ces autres écrivains, que j'ai toujours un plaisir immense à lire ; Dostoïevski est simplement au-dessus d'eux ( pour moi en tout cas ). Voilà, je crois que j'ai dit ce que je voulais dire sur lui.
____Me voilà maintenant sur le point de parler de mon autre passion. Je l'aurais bien fait en finnois ( Que m'importe qu'aucune de mes connaissances, si ce n'est une, ne le comprenne ? Je l'ai déjà dit, j'écris pour moi. ), mais malheureusement je ne serais pas capable d'exprimer tout ce que je souhaite. En fait c'est précisément là que se trouve la nouveauté à propos de ma passion pour la Finlande ( S'il n'y avait de nouveauté, il n'y aurait pas besoin d'en parler. ) : j'ai repris l'apprentissage du finnois, de manière beaucoup plus intensive qu'auparavant. Comme je n'ai pas besoin d'être modeste ( Ah, la modestie : quelle qualité difficile à avoir et utiliser ; toujours rester dans la juste mesure... ), je serai direct : je progresse beaucoup. La méthode globale, ce n'est surement pas la meilleure pour de multiples raisons, et pourtant là elle me convient parfaitement. En réalité, soyons honnête, je suis encore très loin d'un niveau suffisant et convenable ; je peux comprendre un texte ou dialogue écrit de base, encore qu'il me manque bien sûr du vocabulaire ; je peux aussi écrire, ce n'est pas bien compliqué étant donné que je peux réfléchir ; mais comprendre un texte oral reste très difficile s'il n'y a pas d'interruption ; de même il m'est difficile de parler sans m'arrêter fréquemment. Evidemment tout cela est lié à la pratique, ce qui reste très problématique. J'ai bon espoir, j'y arriverai.
____Tiens, je pense avoir fini. J'ai eu raison d'écrire tout cela ; preuve en est que je ne ressens plus le besoin que j'avais au départ. Ce qui est drôle, c'est que je suis sûr qu'on ne me reconnait que très peu à travers ce "texte". Me reconnaitre ? Est-ce possible ? Je me demande parfois si je pourrais trouver des mots, un objet, un lieu, enfin quelque chose qui me correspondrait parfaitement. Ce n'est pas évident bien sûr, l'homme est trop compliqué pour cela. Du moins chaque homme se connait assez pour se savoir compliqué ; pour les autres nous ne paraissons peut-être pas si complexes. Au final, peut-être que quelqu'un, lisant ce texte, trouvera qu'il exprime bien ce que je suis, se dira que cela est moi. Non.
____Je me rends compte, en me relisant, que ce que je viens d'écrire ressemble affreusement aux Carnets du Sous-Sol. Affreusement, car ce n'en est qu'une très pâle copie ; le style et les idées n'en valent pas le centième bien sûr - n'allez pas croire que je qualifie d'affreux cette nouvelle géniale ! même si, pour dire vrai, "beau" ne conviendrait pas à sa description - ; je savais que je prenais ce risque. Il est vrai que j'aimerais avoir en partie le cynisme de cet homme, ce "héros", avec qui je peux m'identifier sur bien d'autres points ( pour n'en citer qu'un, voilà le principal : la sensation d'exclusion de la société des hommes, ceci parfois contre et parfois par ma propre volonté, et malgré une vie continuelle dans cette société ), et que, évidemment, j'aimerais savoir écrire dans le même style que celui que Dostoïevski adopta dans cette nouvelle.
____Mais reprenons-nous, il ne fait pas bon vivre dans un livre.